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Ce qu'un contrôle total n'efface pas

23 septembre 2026 · Réflexion · Dangling Reference · RGPD

Dans Serial Experiments Lain, le personnage principal, Lain, contrôle la réalité et s'efface de toutes les mémoires. Des années plus tard, son amie hésite pourtant en la recroisant. Deux mécanismes empruntés à l'informatique explorent pourquoi un contrôle total sur l'information ne garantit pas d'effacer ce qu'elle a provoqué, et la même question revient aujourd'hui, plus concrète, avec le droit à l'oubli et les modèles d'IA.

Mis à jour le 14 octobre 2026.

Dans Serial Experiments Lain, une adolescente découvre qu’elle n’est pas humaine, mais un programme conçu pour fusionner le réseau mondial et le monde réel. Quand la fusion s’accomplit, elle hérite d’un contrôle quasi total sur la réalité. Après avoir vu le mal que son existence a causé, elle choisit de s’effacer entièrement de la mémoire de tous ceux qui l’ont connue.

Une seule personne compte vraiment : Alice, sa meilleure amie. Une des versions de Lain a détruit sa réputation par une rumeur. Plus tard, c’est Alice qui, par sa seule présence, ramène Lain à elle quand on la pousse à abandonner son corps. La relation a compté dans les deux sens, malgré la trahison.

Des années après l’effacement, une scène montre Alice adulte, mariée, croiser une jeune fille sur un pont. Ce n’est pas un hasard : Lain s’est promis de veiller sur elle. Alice hésite, et demande si elles ne se connaissent pas. Lain, qui n’a pas vieilli, répond que non.

La série ne tranche jamais ce que signifiait cette hésitation. Ce qui suit est donc une lecture, pas une explication officielle.

Une première explication vient vite : un effacement laisse souvent une trace. C’est vrai dans nos systèmes, pour une raison plus bête qu’on ne le croit : l’effacement logique d’un fichier ne touche souvent pas le support physique, les données subsistent sur le disque jusqu’à ce que l’espace soit réécrit. Or Lain n’a pas ce genre de recoin : elle est le système entier, rien ne peut exister sans qu’elle le sache.

La vraie différence n’est donc peut-être pas entre effacé ou non, mais entre un enregistrement et ce qu’il a provoqué. Le souvenir peut s’effacer, ses effets non. Un effet n’est pas une trace déposée quelque part, qu’on pourrait localiser et effacer : c’est une altération de celui qui l’a subie, et on ne peut pas la retirer.

Deux mécanismes, empruntés à l’informatique, racontent cela de deux façons opposées.

Sur un écran OLED, une image restée trop longtemps à l’écran use inégalement les pixels qu’elle occupe, et son fantôme reste visible bien après que l’écran affiche autre chose : pas une copie oubliée quelque part, mais un support qui a changé de nature. Alice pourrait être cela : pas un souvenir caché de Lain, mais une personne altérée par une relation trop intense pour redevenir comme avant. Ici, ce qui reste de Lain est une présence.

L’autre mécanisme dit presque l’inverse : ce qui reste est une absence. En informatique, une donnée n’est pas toujours stockée là où elle est utilisée : elle est référencée par un pointeur, une adresse que différentes parties d’un programme consultent chacune de leur côté. Si la donnée est supprimée sans que les pointeurs soient mis à jour, ils continuent de désigner un endroit vide : une référence pendante. Alice n’a pas eu un seul lien de ce genre vers Lain, elle en a eu des centaines : les années d’amitié, la peur du jour de la rumeur, le soulagement du jour où elle l’a ramenée à elle. Supprimer « Lain » au centre ne met à jour aucun de ces pointeurs. Chacun continue de chercher quelque chose qui n’est plus là.

Sur le pont, une marque ou un manque : l’un ou l’autre suffirait à expliquer l’hésitation. Peut-être les deux à la fois.

Reste à savoir si Lain le pouvait vraiment. Pendant la série, avant l’unification, ses propres versions se sont affrontées sans qu’aucune n’ait d’autorité claire sur les autres. S’il n’existe pas de Lain originelle ayant autorité sur elle-même, rien ne garantit que la Lain unifiée ait su réécrire proprement l’esprit de quelqu’un d’autre, une personne qui n’a jamais fait partie d’elle.

Deux réponses restent possibles. Soit une vraie limite existe : au-delà d’un certain point, une personne cesse d’être une donnée qu’on peut réécrire, même pour celle qui contrôle tout le reste. Soit Lain le pouvait, et a choisi de ne pas aller jusque-là : elle s’est promis de veiller sur Alice, ce qui suggère qu’elle ne l’a pas traitée tout à fait comme les autres. La série ne dit pas laquelle est la bonne.

Notre monde rencontre la même question, et y répond en partie. Le droit à l’effacement du RGPD (dit « droit à l’oubli ») s’occupe d’abord de la donnée elle-même, mais aussi des pointeurs : l’article 17§2 exige que, lorsqu’un responsable a rendu les données publiques, il prenne des mesures raisonnables pour en informer les autres responsables, afin qu’ils effacent à leur tour tout lien, copie ou réplication, en tenant compte des technologies disponibles et du coût. L’article 19 impose d’en prévenir les destinataires, en exceptant ce qui est impossible ou disproportionné. La loi admet d’ailleurs d’avance que certains pointeurs resteront pendants.

Le droit à l’effacement porte cependant sur la donnée, pas sur les décisions déjà prises à partir d’elle. Le cas le plus net est celui des modèles d’IA : un modèle entraîné conserve, fondu dans ses paramètres, l’influence de chaque enregistrement qui l’a nourri. Selon un rapport de l’expert Kris Shrishak, commandé par le CEPD, retirer une ligne du jeu de données ne retire pas ce qu’elle a appris au modèle. Réentraîner le modèle sans cette ligne règle le problème, mais à un coût très élevé pour les gros modèles, d’où des méthodes de désapprentissage dont beaucoup restent approximatives, sans garanties solides. L’influence de la donnée n’est donc pas indélébile, mais l’effacer revient à reconstruire le modèle entier sans elle : on ne retire pas ce qu’elle a changé, on refait le support. Un modèle d’IA n’est pas une donnée qu’on peut localiser et supprimer : c’est un support transformé par ses données d’entraînement, et prévenir les destinataires, comme le fait l’article 19, ne change rien à cette altération.

Dans notre monde, la suppression échoue donc deux fois : les copies et les liens subsistent quand les pointeurs ne sont pas mis à jour, et l’altération des supports subsiste même quand ils le sont. Lain n’aurait que la seconde difficulté, si elle tenait vraiment tous les pointeurs. La série ne dit pas si c’était le cas. Elle reste sur son pont, au bord de la question : une marque, ou un manque.

Sources

  • RGPD, article 17 (droit à l’effacement) : gdpr-text.com. Articles 17 et 19 expliqués par la DPC irlandaise : dataprotection.ie
  • Rapport de Kris Shrishak, commandé par le CEPD : edpb.europa.eu
  • Serial Experiments Lain (1998), scénario de Chiaki J. Konaka